Comment continuer après Spiderland sans s’y dissoudre ? Toute l’histoire de The For Carnation part de cette impasse. Après la fin de Slint en 1991, Brian McMahan s’éloigne durablement de la musique, marqué par l’intensité du disque et par sa réception tardive mais écrasante. Il faudra des années, des collaborations ponctuelles — notamment avec Will Oldham — et deux disques encore fragmentaires (Fight Songs en 1995, Marshmallows en 1996, réunis ensuite sur Promised Works) avant que le projet ne trouve une forme stable.

Paru en 2000 sur Domino, The For Carnation est le premier et unique véritable album studio long format du groupe. Six morceaux seulement, tous longs, tous bâtis sur une extrême retenue. McMahan s’entoure enfin d’un groupe fixe et prend le temps : près de trois ans pour assembler ces compositions, largement façonnées par l’improvisation en studio. Rien ici ne cherche la démonstration. Une idée par morceau , explorée jusqu’à épuisement.

Comparer l’album à Spiderland est inévitable, mais largement stérile. Là où Slint jouait sur la rupture et la violence contenue, The For Carnation travaille l’effacement. Les tempos sont médiums, les guitares minimales, la voix presque murmurée, traitée comme un instrument parmi d’autres. Le silence n’est plus une tension annonciatrice, mais une matière première. On pense à Talk Talk période Laughing Stock, à Bark Psychosis, à Labradford , ( c’est d’ailleurs lors du concert de Labradford à Reims que j’ai entendu la première fois cet album)  voire à la rigueur métronomique de Shellac, débarrassée de toute agressivité.

Enregistré à Los Angeles mais traversé par un froid presque abstrait, l’album appartient pleinement à cette fin des années 90 où le post-rock ralentit le binaire jusqu’à l’asphyxie. Un disque sans singles, sans relief immédiat, qui se refuse à toute séduction. Il demande du temps, de la patience, une écoute nocturne et solitaire.

Plus qu’un retour, The For Carnation ressemble à une acceptation : celle d’un héritage impossible à dépasser, mais aussi d’une autre manière d’exister musicalement. Un disque de retrait, de doute et de maturité, dont la discrétion même explique sans doute la persistance.

Après Spiderland, la voie la plus “logique” aurait été soit la répétition, soit la surenchère, soit la fuite dans autre chose. McMahan ne fait rien de tout cela. Il revient, lentement, presque à reculons, et ce qu’il produit avec The For Carnation n’est pas un dépassement, ni une réponse, ni une réconciliation. C’est un constat.

L’album ne cherche jamais à sublimer la douleur. Il ne transforme pas la tristesse en beauté rédemptrice, ni la résignation en sagesse. Il s’installe dans un état intermédiaire, extrêmement inconfortable : celui où l’on continue à vivre, à penser, à ressentir, sans croire que cela mène quelque part.

C’est là que la dépression devient presque ontologique. Pas spectaculaire, ni romantique. Une fatigue profonde, lucide, tenue. Et avoir la force de faire cela après Spiderland demande paradoxalement une énergie considérable : accepter de ne plus être “central”, de ne plus être violent, de ne plus être décisif.

Puis s’effacer n’est pas un échec ici. C’est presque la dernière cohérence possible. Continuer aurait signifié trahir cet état, ou le recycler. Se taire, c’est prolonger le geste.

C’est pour ça que le disque est si dur à encaisser :
il ne promet rien, ne console pas, ne prépare aucune sortie.
Il dit simplement : voilà ce qui reste quand on a tout compris mais rien résolu.

Emp Man’s Blues
Le disque s’ouvre sur une évidence sonore : la basse. Répétitive, ancrée, elle structure tout le morceau et impose un poids presque physique. Autour d’elle, voix et arrangements avancent par retrait. Les cordes, tardives, n’apportent ni apaisement ni élévation, mais étirent l’espace, comme un décor vidé de toute narration. Un morceau d’acceptation sombre, où la perte devient un état durable.

Snoother
Snoother explore la distance consentie. Le lien existe encore, mais sous conditions, dans un équilibre fragile où le silence devient une forme de soin. La musique épouse cette retenue avec douceur, et la voix féminine introduit une intimité supplémentaire sans rompre la tension. L’amour n’est pas effacé, simplement maintenu à distance pour ne pas être abîmé.

A Tribute To
Ici, la dynamique change. La batterie installe une pulsation nette, régulière, presque hypnotique. Ce n’est ni lent ni contemplatif, mais une transe rythmique contenue. La dramaturgie naît de la répétition et de la retenue : rien n’explose, tout est sous pression. Le texte, fragmentaire, évoque l’exil et la menace diffuse. Une marche intérieure, tendue, sans résolution.

Tales from the Crypt
Le morceau s’ouvre sur une promesse rassurante aussitôt vidée de son pouvoir. Lorsque McMahan prend la parole, il ne s’agit plus de croyance, mais de fatigue et de besoin de proximité. Tenir, être tenu, retarder la chute. Le texte évoque une compassion épuisée pour ceux qui continuent malgré tout. Aucun salut, seulement des gestes minimaux pour rester debout.

Moonbeams
Moonbeams s’attarde sur les traces laissées par des violences anciennes. Enfances brisées, rôles imposés, mémoire inscrite dans le corps. Les gestes de survie persistent, même quand les causes se sont effacées. La question centrale ne cherche pas de coupable : elle constate le dommage. Le morceau décrit un état d’après, sans réparation possible, seulement la tentative de comprendre où l’on se tient désormais.

Dans leur ensemble, ces cinq pièces dessinent une œuvre de tension contenue et de tristesse profonde, sans catharsis ni résolution, mais tenue par une force discrète et constante.

Soutenez-nous sur Tipeee !