Cette semaine, dans Roule Galette, je vous propose de découvrir ou redécouvrir l’album Against Perfection d’Adorable.

C’est la première fois dans l’histoire de Roule Galette que je profite de cette émission à des fins promotionnelles, puisque nous recevrons en concert privé le chanteur d’Adorable le 19 avril. L’occasion était trop belle de se replonger dans cette madeleine de Proust que représente cet album.

Démarrer son premier concert le jour de la guerre du Golfe, dans un pub nommé Tic Toc : vu comme ça, 35 ans plus tard, on peut se dire que la carrière d’Adorable sentait la scoumoune à plein nez.

Pourtant, les débuts discographiques du groupe avec le single Sunshine Smile démarrent sous les meilleurs auspices. Après une signature chez Creation Records, le single se retrouve propulsé “Single of the Week” dans le NME, journal faiseur et dé- faiseur de gloires à l’époque.

S’ensuit un second single moins concluant (de l’aveu même du chanteur et guitariste Piotr Fijalkowski), qui contribue à écorner l’image du groupe, décrit comme arrogant. Un troisième single, devenu un classique du groupe, Homeboy (qui ressortira d’ailleurs cette année dans le cadre du Record Store Day), n’attire que peu l’attention des médias. Le quatrième single, Sistine Chapel Ceiling, est lui aussi classé “Single of the Week” au début de l’année 1993, juste avant la sortie de leur premier album, Against Perfection.

Bien que les singles se classent tous dans le top 5 des charts indie, les ventes ne décollent pas. Les relations avec la presse se compliquent, en partie à cause de l’attitude du groupe en interview.

À l’époque, de nombreux groupes critiquaient ouvertement la musique du moment et en ressortaient comme des anti-héros admirables. Adorable, eux, passaient pour des crétins, des gosses de riches parlant de cinéma français et de Proust tout en méprisant leurs pairs.

Lors de leur première interview pour le NME, ils furent qualifiés de « groupe pop le plus arrogant » et de « profiteurs prétentieux, individualistes et imbus d’eux-mêmes ». Le Melody Maker ne leur accorde aucune interview et les chroniques sont désastreuses.

Si la presse détestait leur attitude, Alan McGee, lui, l’adorait et s’efforçait de promouvoir le groupe sous cet angle, produisant des photos promotionnelles où figurait un panneau “Arrogant”. Un t-shirt “Adorable Arrogant, le groupe que vous adorez détester” est même proposé.

Pour parachever ce malentendu, le groupe est rapidement consterné lorsqu’il arrive aux États-Unis pour promouvoir l’album. Cette publicité a traversé la Manche, et ils doivent arracher des affiches pour la promotion de leur tournée, eux qui pensaient arriver là en redémarrant sur de nouvelles bases.

Par ailleurs, le distributeur américain est en désaccord avec Creation, qui a signé dans leur dos un deal avec Sony, et le groupe est utilisé comme souffre-douleur dans leurs règlements de comptes.

Bref, on fait difficilement pire comme contexte pour promouvoir un album.

Par ailleurs, le groupe arrive à une période de fin de règne du shoegaze et avant l’apogée de la Britpop, ne rentrant pas véritablement dans les cases que les journalistes aiment utiliser pour décrire un artiste.

Musicalement, le groupe revendique plutôt un héritage d’Echo & the Bunnymen, des Psychedelic Furs ou encore de The Jesus and Mary Chain, des références nettement plus eighties.

Against Perfection, à la base intitulé Against Nature, puis Against Creation, a pourtant tout d’un disque qu’on ne saurait réduire à ce que la presse en a fait. Il présente un excellent équilibre entre chansons tendues, hits en puissance et morceaux plus introspectifs.

Le groupe sort dans la précipitation en 1994 un second album, Fake, toujours très intéressant mais moins immédiat. Ils sont virés malhonnêtement de Creation, ce qui amènera Noel Gallagher à confier à Alan McGee que renvoyer Adorable avait été l’une de ses plus grosses erreurs, tandis que d’autres artistes, comme Ash, Slowdive et Brian Jonestown Massacre, ont tous exprimé leur admiration pour le groupe.

L’album gagnera, bien après la séparation du groupe, en reconnaissance. Le groupe s’est reformé pendant une semaine en 2019 pour une série de concerts uniques qui ont affiché complet en un temps record, se produisant dans des salles plus grandes qu’à leur apogée pour clore proprement le chapitre Adorable.

Si les trois membres du groupe ont poursuivi d’autres carrières, Pete Fij a continué dans la musique avec son frère Krystof, ex-Bardots, au sein du projet polak chez One Little Indian, avant de mettre sa carrière en pause. Il revient des années plus tard pour deux magnifiques albums en collaboration avec Terry Bickers, ex-House of Love.

En 2026, il annonce un nouvel album solo pour juillet et passera par chez nous pour une date unique en France le 19 avril. Vous pouvez nous contacter pour plus d’informations via notre site internet.

Pour démarrer cette semaine, je vous propose d’écouter A to Fade In.

Un morceau devenu emblématique d’Adorable, qui porte en lui quelque chose de très simple et très fort à la fois. Il y a dans ce titre une forme de nostalgie immédiate et  instinctive.

Et c’est exactement ce que ce morceau m’évoque, parce qu’il me renvoie à la première fois où j’ai vu le groupe, à Paris, au Rex. Une nuit qui s’est terminée bien après le concert, à attendre le premier train vers 6 heures du matin, à moitié affalés dans les sofas de cette boîte , épuisés, avec juste une bière à 30 francs pour faire durer la nuit.

Au-delà de cette image, le morceau parle de mémoire, de ce qui s’efface, de la peur de disparaître, et de cette envie très simple, presque enfantine, de continuer à exister, de rester visible. Un titre profondément triste qui a clôturé tous les rappels lors de la reformation du groupe en 2019 . 

Sistine Chapel Ceiling est le quatrième single d’Adorable. Il a été élu “single of the week” et sort juste avant l’album, contribuant en partie à sa reconnaissance.

Le morceau démarre sur une basse très marquée, assez eighties, qui peut rappeler Echo & the Bunnymen, puis une batterie plus nerveuse, très typée début des années 90.

C’est un titre énergique,  qui porte aussi une idée simple : celle de vouloir s’extraire du réel, de prendre de la hauteur, de se décaler de ce qui nous entoure.

Cut #2 est un titre qu’Alan McGee aurait voulu sortir en single, sans que cela ne se fasse finalement.

Le morceau parle de mots qui dépassent la pensée et qui blessent profondément. Des phrases dites sans réfléchir, mais qui marquent durablement.

Dans le contexte du groupe, on peut aussi y voir une forme de réponse indirecte à la presse, notamment au Melody Maker, même si le morceau reste avant tout universel dans son propos.

Musicalement, c’est un titre assez tendu, qui monte en intensité jusqu’à des guitares plus apocalyptiques, avec cet effet de sirène qui renforce ce sentiment d’urgence  émotionnelle.

Breathless clôture l’album Against Perfection. Un morceau plus intime, presque épique, avec une dimension très romantique.

Peu joué en concert à l’époque, il a pourtant trouvé une nouvelle place lors des concerts de reformation de 2019, où il a servi de titre de clôture.

C’est un morceau qui a progressivement gagné le statut de favori auprès des fans, et qui est aujourd’hui souvent cité parmi les meilleurs titres du groupe.

Il a cette qualité rare des grands morceaux de fin d’album : celle de donner immédiatement envie de réécouter l’ensemble, comme une boucle naturelle.

Et les concerts de 2019 ont justement provoqué ce même effet : l’envie immédiate de se replonger dans la discographie courte mais dense du groupe.

Nous clôturons cette semaine avec l’immense “Homeboy”, leur tube qui ne fut pourtant jamais un tube, laissant le groupe dans une totale incompréhension.

Le morceau est porté par une rythmique tribale et une basse énorme, avec ce refrain à hurler : “You’re so beautiful”.

Un titre qui me ramène inévitablement à leur dernier concert en 1994 à Bruxelles, puisqu’ils l’avaient joué deux fois. Une virée mémorable, pour notre premier trajet en voiture hors frontière, sans GPS ni carte routière. Deux heures à tourner avant de finalement trouver le VK.

C’est là, avant le concert, qu’un fan nous apprend qu’il s’agirait du dernier concert du groupe. Étonnés, soulagés — nous devions les voir le lendemain à Paris — et profondément déçus, la rumeur se confirme dès l’entrée sur scène.

Piotr, d’un français approximatif, annonce alors : “Ce soir, Adorable n’existe plus.”

Une dure réalité, celle d’un groupe rattrapé par des ventes médiocres. Je me souviens d’ailleurs avoir rencontré Robert, le guitariste, à l’issue du concert. Il nous confiait avoir été viré de Creation, que le label se concentrait désormais sur Oasis, qu’il trouvait excellent… et que, finalement, c’était sans doute mieux ainsi.

Nous n’aurons pas eu à subir des albums décevants au fil des années.

Adorable, le groupe qu’on aurait adoré aimer pour longtemps, s’efface le 11 novembre 1994, jour de l’armistice.

Si ce n’est pas la scoumoune, ça…

Soutenez-nous sur Tipeee !