Cette semaine dans Roule Galette, je vous propose de découvrir ou redécouvrir l’album Panopticon d’Isis.
On change légèrement de terrain, un peu plus musclé que d’habitude. Rien ne me prédestinait à écouter Isis un jour.
En ce qui concerne l’évolution des goûts musicaux, plusieurs écoles existent.
Il y a bien sûr une écoute qui reste ancrée dans des repères de genre, qui fait que l’on revient souvent aux mêmes territoires, avec le risque de tourner un peu en rond, de reproduire une certaine habitude d’écoute.
Il y a aussi l’école des tendances, celle où l’on suit ce qui émerge au fil des médias, qu’ils soient mainstream ou plus indépendants, avec leurs “next big thing” qui passent et s’oublient parfois assez vite.
Étant relativement peu sensible aux critiques musicales, j’ai longtemps fonctionné par l’école label, celle qui fait que l’on creuse un sillon proposé par une maison de disque une fois avoir repéré un ou deux disques intéressants : ça a longtemps été le cas avec des labels comme Factory, 4AD, Beggars Banquet, Domino, Thrill Jockey, Sarah Records dont nous parlions récemment, Ché, Rocket Girl, Creation, Warp, Arbouse, Particule system , Prohibited, Lithium… Je pourrais en citer des dizaines.
Sans être un complétiste, l’entrée dans la découverte musicale s’est souvent faite par cet intermédiaire, ce qui permettait d’élargir peu à peu son univers musical.
Puis il y a les recommandations, qu’elles viennent d’ami-es ou de lectures d’interviews, car les artistes citent régulièrement leurs influences. À force, quelques noms finissent par s’installer dans votre lexique mental musical, et vous êtes alors plus disposé à tenter l’écoute d’un groupe sur lequel vous n’auriez pas misé un kopeck quelques semaines plus tôt.
Et puis il y a ces disques qui vous sortent un peu de votre zone de confort, sans doute parce que vous en avez découvert d’autres auparavant, et qui vous ont permis d’être plus ouvert. Des disques passerelles, qui font le lien entre genres, qui balaient les a priori et bousculent vos certitudes.
Panopticon d’Isis est définitivement de ce dernier type.
En 2004, on peut dire globalement, sans trop mentir, que j’ai un peu le sentiment d’avoir fait le tour du post-rock, que le énième renouveau du post-punk (celui du début des années 2000, avec Interpol, The Rapture…) me donne plus envie d’aller piocher chez les fondateurs, et que le trip-hop est devenu source de disques de plus en plus formatés.
J’en ai fini avec la pop, je n’ai pas encore redécouvert la chanson française, je ne suis pas encore mûr pour le jazz, ni pour les musiques groove… Je commence un peu à m’ennuyer dans les quelques milliers de disques à la maison.
Je reçois, un peu par hasard, via Southern Records, ce disque d’Isis, dont j’avais lu quelques fois le nom dans des interviews du groupe Aereogramme, qui le citait régulièrement. Une bonne recommandation, en quelque sorte.
Un peu rassuré , je décide donc d’y jeter une oreille, qui saigne très vite lorsque j’entends le chant hurlé, assez rédhibitoire à la première écoute , moi qui viens de l’école fluette Sarah, des vocalises de Morrissey ou des lamentations de Robert Smith. Heureusement, Aaron Turner se calme assez vite, et surtout, les plages instrumentales sont bien plus importantes que les moments chantés . Je trouve même un titre totalement instrumental que je pourrais diffuser dans l’indie sociable… Ce morceau, “ALTERED COURSE ”, a été ma porte d’entrée dans Isis, Panopticon.
Un titre incroyablement évocateur, un voyage à lui seul, qui me transporte toujours autant plus de 20 ans après son écoute.
Au fur et à mesure des écoutes, la voix apparaît nettement moins gênante, et à y écouter de plus près, le côté guttural est peu présent sur le disque, comparativement aux précédents albums que j’ai découverts à reculons.
Le titre de l’album n’est pas anodin . Il renvoie directement au concept de panoptique, théorisé par Michel Foucault : une structure où tout peut être observé en permanence. Et c’est intéressant parce que ça colle assez bien à l’expérience d’écoute. On est à la fois dedans — pris dans les masses sonores — et en train de regarder comment tout ça s’organise, comment ça se construit.
C’est peut-être ça, un des point clés de ce disque : il arrive à être à la fois immersif et analytique. On peut s’y perdre, ou au contraire suivre très précisément ce qui se passe.
Ce qui frappe, assez rapidement, c’est la manière dont le groupe construit ses morceaux. Pas logique couplet / refrain , la construction est beaucoup plus progressive, presque architecturale, rapprochant cela du post-rock de Godspeed You! Black Emperor, Mono ou Mogwai. Les morceaux avancent par blocs, par strates, avec des montées, des plateaux, des effondrements. Et surtout, rien n’est là par hasard : chaque partie prépare la suivante.
Il y a aussi cette idée de tension permanente. Une tension qui ne passe pas uniquement par la saturation ou la puissance, mais aussi par l’attente, par les silences, par les moments plus calmes. Par moments, on est presque du côté de Pink Floyd dans la manière de faire durer une ambiance, de laisser un motif s’installer.
Mais en même temps ( n’y voyez aucune référence à Macron ) ça reste un disque très physique. Il y a du poids , de la matière. Mais ce qui est intéressant, c’est que cette lourdeur n’écrase jamais tout. Elle est toujours contrebalancée par autre chose : une nappe de claviers , des guitares ambiantes , une respiration, un détail qui vient déplacer l’écoute .
La production joue un rôle énorme là-dedans — le travail de Matt Bayles notamment. Le son est à la fois massif et très lisible. On peut entendre chaque couche même dans les moments les plus denses. Et ça donne une impression assez particulière : à la fois quelque chose de très large, presque comme une vue aérienne , et en même temps quelque chose de proche, finalement assez intime.
Dans la discographie du groupe, Panopticon arrive après Oceanic, qui avait déjà posé beaucoup de bases. Ici, cependant , tout est un peu plus maîtrisé, un peu plus précis, au regret des fans des premières heures . Les angles sont moins bruts, les transitions plus fluides. On a vraiment l’impression d’un groupe qui affine son langage
On peut entendre des rapprochements avec des approches plus post-rock dans la gestion des montées et des crescendos. Mais là où certains groupes s’arrêtent à une formule simple — montée lente puis explosion — ici les morceaux prennent des directions plus complexes, avec des ruptures, des détours, des changements de climat
Un disque passerelle, donc, entre le post-rock que je connaissais bien , mais aussi le post punk de Cure (la référence à Disintegration est flagrante ) et le post-metal que j’ai découvert par la suite avec Cult of Luna, Neurosis ou Amenra.
Pour démarrer , je vous propose ALTERED COURSE , donc , cet instrumental qui pourra vous permettre de découvrir ce groupe , si ce n’est déjà fait, sans avoir à se confronter au chant guttural .
Un titre comme une traversée aérienne , sous orage , qui nous oblige à changer de cap . Le groupe pilote dans un ouragan avant de rentrer en douceur soutenu par une batterie magistrale , ossature de cette pièce incontournable du disque . De la furie au désespoir d’avoir survécu .
So did we, démarre l’album . Le texte parle d’un cycle assez simple :
affaiblissement / mise à nu
perte de sens / déshumanisation , vision mécanique de la vie
chute dans une forme d’innocence ou de liberté
usure par le temps
puis résistance
C’est un texte plus existentiel , qui indique une forme de résistance après s’être endormi dans un système qui nous dépasse .
In fiction , est sans doute le titre qui fait le plus ouvertement penser à The Cure pour la basse très proche de celle de Désintégration . Un morceau plus ambient , qui se durcit au fur et à mesure de son évolution . Le titre évoque la manière dont on se raconte des histoires pour se projeter, mais où ces histoires finissent toujours par révéler ce qu’on est vraiment.
Syndic calls , est un morceau totalement porté par une batterie à nouveau incroyable , intro très space poursuite de wills dissolve, cela montre comment il est difficile d’extraire des titres isolés tant cet album est pensé comme un tout .Syndic calls évoque un monde plus si dystopique que cela . On est clairement dans la logique du panoptique de Foucault , le syndic appelle ton nom …
surveillance
intériorisation du contrôle
impossibilité d’échapper au regard ou à la contrainte
Un break déchirant à la guitare de michael Gallagher , vers 4 MINUTES 15 , puis la batterie reprend les reines de cette traversée dans un monde paranoïaque , les guitares ambiantes de MichaeL GALLAGHER rappellent son travail sous le pseudo MGR ( mustard gas and roses ) . IS it the last day ? Un morceau qui décrit un monde déjà sous pression, presque après la catastrophe, où une forme d’autorité vous appelle, vous expose, et finit par s’installer en vous. On ne subit plus seulement le contrôle : on le porte.
Grinning mouth qui cloture cet album viendra clôturer notre écoute du disque
Le texte parle d’un système où :
le pouvoir fabrique ou exploite la peur
les individus sont intégrés dans cette mécanique
la réalité devient floue
le discours dominant sature l’espace, mais la vérité circule autrement
On est dans une ambiance de :
contrôle par la peur
désinformation ou saturation de l’information
perte de repères entre vrai et faux . Toute ressemblance avec la période actuelle ne serait que purement fortuite .
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