Après le ralentissement et les textures dilatées de Kruder & Dorfmeister, je vous propose cette semaine un retour à quelque chose de beaucoup plus sec, plus instable, presque rugueux : Sextet d’A Certain Ratio.
Au début des années 80, A Certain Ratio évolue dans l’orbite de Factory Records à Manchester, au même moment que Joy Division et toute une scène post-punk en mutation. Mais très vite, le groupe prend une direction différente : moins tournée vers la noirceur et la frontalité, beaucoup plus attirée par le rythme, le corps et la danse.
Avec A Certain Ratio, on est finalement bien plus proche des expérimentations de 23 Skidoo, du funk tendu de Gang of Four, des explorations rythmiques de Liquid Liquid, ou encore du mutant disco de l’écurie ZE Records.
Publié en 1982, Sextet prolonge une transition déjà amorcée sur To Each..., album enregistré dans le New Jersey et lié, au moins symboliquement, à l’ouverture du groupe vers la scène new-yorkaise. Mais là où To Each... restait encore relativement peu marqué par cette expérience, Sextet semble cette fois en avoir pleinement absorbé les influences.
Pour ce disque, Simon Topping abandonne en grande partie le chant au profit de Martha Tilson, rencontrée à New York et qui donnera son nom à l’album. Le groupe poursuit également sa route sans Martin Hannett à la production, estimant qu’il les faisait encore trop sonner comme Joy Division.
À première écoute, on pourrait presque parler de funk ou de musique de club : basse très en avant, percussions, cuivres, groove omniprésent. Les influences jazz et afro-cubaines s’affirment davantage. Mais, comme souvent chez A Certain Ratio à cette période, quelque chose résiste.
Le point central du disque tient dans cette contradiction permanente : tout semble vouloir fonctionner comme une musique de danse, mais rien ne se met réellement en place de façon confortable. Les grooves sont serrés, précis, mais constamment perturbés par des éléments dissonants, des interventions imprévues, des décalages entre les instruments.
La basse joue un rôle structurant, mais elle ne crée pas de stabilité. Les percussions invitent au mouvement, mais dans un cadre instable. Les voix apparaissent souvent distantes, fragmentées, presque fantomatiques, comme si elles refusaient de s’intégrer pleinement au flux rythmique.
Ce qui en ressort n’est pas une fusion entre funk et post-punk, mais plutôt une friction constante entre ces deux logiques. Le funk apporte le corps, le post-punk impose la contrainte. Et entre les deux, aucune résolution.
Même dans ses moments les plus “dansants”, Sextet ne produit jamais de relâchement. Le disque maintient une forme de tension continue, où le mouvement existe sans jamais devenir fluide.
C’est sans doute ce qui le rend encore aujourd’hui difficile à classer : une musique qui emprunte au dancefloor ses outils, mais en refuse systématiquement la détente.
On ouvre avec Lucinda, qui pose d’emblée presque tous les éléments du disque : basse très en avant, groove sec, tension permanente, et la voix de Martha Tilson, à la fois distante et presque désincarnée. Une excellente entrée en matière pour comprendre comment A Certain Ratio fait glisser le funk vers quelque chose de beaucoup plus étrange.
Sur Knife Slits Water, ce qui frappe surtout, c’est cette impression de forces contraires. La basse semble pousser le morceau vers l’avant, avec quelque chose d’assez rapide et mobile, tandis que la batterie, portée par un delay très présent, agit presque comme un frein, en étirant constamment le rythme. C’est sans doute ce qui donne au morceau son caractère aussi hypnotique et instable.
Day One apporte une respiration relative dans le disque. Son plus clair, piano plus présent, guitare funk légèrement psychédélique, percussions scintillantes : on entend déjà apparaître une couleur plus jazz et plus ouverte. Les cuivres n’arrivent que plus tard, presque comme une perturbation, pour venir troubler cet équilibre avec quelque chose de beaucoup plus étonnant .
Avec Rialto, l’album bascule vers une zone plus flottante et plus sombre. Le groove se relâche légèrement, les textures deviennent plus étirées, et on entend apparaître une influence dub plus marquée, dans la manière de traiter l’espace et les résonances. C’estun morceau plus diffus, presque en suspension. Ce type de traitement annonce le maxi suivant qui sortira sur le nom de Sir Horatio 1 mois plus tard .
Below the Canal termine le disque dans quelque chose de beaucoup plus vaporeux. La basse se dénude, la batterie s’allège, et l’ensemble perd en tension pour devenir plus diffus. Les cuivres et la voix traitée participent à une impression plus urbaine et déformée, comme un paysage sonore de ville perçu à distance, entre sirènes et circulation lointaine.
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